De l’envol à la chute de l’Aigle.

Bonjour,

Je prends la plume sur notre blog afin d’entamer la production d’une première série d’articles dédiés à l’histoire. Divisé en quatre parties, ma première production va couvrir un thème qui me tient à cœur : l’Empire Romain d’Orient, de la division finale de 395 à la chute de la capitale orientale en 1453. Chaque sujet clef sera traité et donnera, additionné aux autres sujets abordés, une vision générale de diverses périodes au sein de cette épopée que je vais vous narrer. A terme, d’autres travaux abordant diverses civilisations ou périodes historiques seront produits. J’espère pouvoir vous introduire dans mon monde et ainsi faire partager un maximum de connaissances m’appartenant alors sans vous saturer et tout en gardant une vision générale des périodes choisies. Ainsi, le premier volet de cette série se concentre sur une fresque de l’ère Comnène. Quesque la période Comnène ? La famille Comnène a saisit la pourpre à Constantinople en 1081 et a régné jusqu’en 1186, cette longévité et les prouesses de la dynastie explique mon choix que de commencer par l’avant dernière partie du thème sélectionné. Ce quatrième volet de la série aborde donc la globalité de l’ère Comnène au bénéfice des néophytes

Prishayev.

De la Restauration à la chute : 1081 – 1204

Sommaire :

I. La restauration Comnène.

– L’Empereur Comnène.

– L’armée au pouvoir.

– Le pouvoir et la Foi.

II. La reconquête inachevée.

– A l’ombre de la première croisade.

– La reprise en main de l’Anatolie.

– L’échec final.

III. Le temps des troubles.

– Une économie à la croisée des chemins.

– La chute de l’Aigle.

– La fin avant la fin.

La restauration Comnène

La glorieuse épopée méso-byzantine débute en 641 et s’achève en 1204 avec la chute de l’Empire Constantinopolitain. Le phare de l’humanité succombe après une ultime lueur d’espoir. Cette lueur fut plus qu’un rayon, elle illumina le monde européen tout entier : elle se nomme la restauration Comnène. Affrontant les hordes altaïques comme les normands, les séditions militaires et les insurrections religieuses, Alexis Comnène entre dans la cité de Constantin avec pour seule armée ses plus fidèles compagnons, il prend la pourpre alors que de l’Empire légué par Basile II il ne reste que poussière. C’est donc un nouvel empire qu’il va bâtir, sans plan, le fer brandi et ses ennemis à ses pieds il restaure l’Empire Romain sur la portion qu’il parvient à récupérer de son vivant, léguant à ses descendants des Balkans plus prospères que jamais et qui ne cesseront de s’enrichir jusqu’en 1204. Jean et Manuel Comnène marqueront l’histoire par leur volonté et leur possible mais finalement chimérique reconquête du plateau anatolien. En rupture totale avec le passé, l’Empereur Comnène n’est pas un macédonien vénérant la chose publique : le Comnène c’est l’Empire. En effet, il s’approprie la chose publique qu’est l’Empire et divise sa propriété par des charges adressées à sa seule dynastie. Il contrôle l’armée comme l’administration centrale et la diplomatie par son sang et tente d’imposer définitivement dans les mœurs la succession dynastique comme mode de transmission du pouvoir. La restauration Comnène est l’avènement d’une rationalisation du système administratif, une adaptation du modèle militaire macédonien et une ère de faste et de prospérité pour les territoires impériaux comme jamais par le passé et encore moins après le règne des Comnènes.

  1. L’Empereur Comnène

– Autocrate des romains

L’Empereur Comnène est le personnage clef du système impérial. Une fois proclamé il ne répond de ses actes qu’à Dieu, autocrate absolu il concentre les pouvoirs législatifs, judiciaires et exécutifs. Cependant, si le pouvoir d’un seul homme garantit à l’Empire une certaine stabilité lors de règnes glorieux de généraux providentiels il est également alléchant pour tous les prétendants en période de régence ou à la moindre gloire obtenue par un obscure commandant qui ferait, à n’en point douter, un empereur idéal pour une faction de l’Empire. Depuis l’assassinat de Maurice (582 – 602) par Phocas (602 – 610) la succession à la pourpre est chaotique. Le principe dynastique s’affirme néanmoins avec les années et les macédoniens et leurs dernières représentantes resterons indéboulonnables tant les succès de Basile II (976 – 1025) sont restés gravés dans les consciences des populations romaines. L’autocrate Comnène, à l’image de Basile II, considère sa mission comme divine et plus encore salutaire pour l’Empire. La haute conscience de sa valeur et des dangers qu’il encoure se marient à son gout du combat, c’est un chef d’Etat autant qu’un chef militaire. Il est autant un administrateur qu’un combattant, et bien que luttant jusqu’au cœur du combat comme Alexis Ier en son temps il conserve sa mission divine et apostolique à l’esprit, agissant sur tous les fronts pour rendre sa grandeur à l’Empire Romain.

– La famille comme premier cercle

Les Empereurs Comnènes diffèrent des Macédoniens dans le sens ou ils ne se considèrent pas comme les serviteurs de l’Empire mais bien les propriétaires de l’Empire. Les Comnènes nomment des hommes nouveaux qu’ils assimilent à leur dynastie, à leur cercle, seul à même de détenir les plus hautes charges. La sécurité du règne d’un Comnène repose donc sur sa famille, jusqu’à Andronic 1er (1183 – 1185) la stratégie du cercle familial fonctionne. Mais face à l’ambition démesurée des hommes c’est lors d’intrigues familiales que se manigancent les principaux dangers menaçant les Empereurs. Avant même qu’Alexis 1er eu lâché son dernier soupir ses enfants s’entredéchiraient pour diriger l’Empire, mais à chaque fois et jusqu’à la fin le plus à même de diriger l’emportait par son génie. La restauration Comnène repose donc sur le sang et c’est sur les liens familiaux avec les principales familles que va reposer l’allégeance des dynasties militaires et civiles. Ainsi, les puissants Doukas, adversaires de la famille, deviennent les alliés des Comnènes par le mariage d’Irène Doukas avec Alexis. Une fois les titres et la hiérarchie réformée, seuls ceux admis dans le cercle familial en bénéficient, tant pour les porter au dessus de la masse des familles illustres que pour contenter leur appétit de pouvoir et ainsi conforter la position de l’autocrate Comnène.

– La symbolique du pouvoir

La crise du VIIe siècle a profondément marquée les institutions de l’Empire Byzantin. Le Basileus est un autocrate choisis par Dieu. Affirmé comme lieutenant de Dieu sur terre, l’Empereur Oriental tient son pouvoir de trois piliers : le Patriarcat de Constantinople, base de sa légitimé à gouverner au nom de Dieu, l’armée, base de son pouvoir effectif à défendre l’Empire et ses sujets, l’administration qui permet à la couronne son faste, sa diplomatie et sa politique intérieure généreuse. Le décorum des Palais, de la capitale en général, la symbolique des insignes impériaux et toute les complexes et évolutives démarches qu’un homme doit réaliser pour s’adresser à l’Empereur rappelle les rois des rois Perses. L’orientalisassions et l’hellénisation de ce dernier débute avant même la division avec l’Occident Romain, dès la crise du troisième siècle et les réformes de Dioclétien et de Constantin. Cependant, c’est avec le titre de Basileus (Roi), devenu appellation officielle de l’Empereur dès VIIe siècle et qui coexiste constamment avec autocrator (autocrate) et sébaste (majesté) que les Empereurs d’Orient se font appeler par leurs sujets comme par les souverains étrangers. Les porteurs de la pourpre, serviteurs de Dieu, magnifient leur existence jusqu’à devenir l’égal, pour les hommes, des divinités. Toutefois, l’Empereur Comnène n’est plus cet Empereur intouchable, inatteignable, il déploie son faste et se montre à la vue de tous, parle aux hommes et aux femmes de son Empire directement, sans passer par un intermédiaire. Cet Empereur humanisé se rapproche tendanciellement de sa condition, celle de chef de guerre et donc de meneur devant inspirer, convaincre et mener ses sujets vers la reconquête.

L’armée au pouvoir

L’Empereur Alexis Comnène (1081 – 1118) est un profond croyant. Son arrivée au pouvoir, prodigieuse, n’est pas un hasard. Il a le mandat, en tant que lieutenant de Dieu sur terre, de soutenir l’orthodoxie chrétienne partout ou il est possible de le faire. Il est également un militaire accompli, cadré dans un moule conservateur valorisant la lutte guerrière, la Foi orthodoxe et le respect de l’ordre social établit. Il ne va donc en rien révolutionner la société byzantine sur le plan social et philosophique, au contraire il la fige contre toute attente dans le passé. Illustré par le procès de Jean Italos, un professeur enseignant les philosophes antiques, le règne d’Alexis marque une période conservatrice du pouvoir Byzantin, raidit par la tourmente du XIIème siècle. Tout comme sa lutte constante contre les hérésies (Pauliciennes, Bogomiles …) et les adversaires de la vrai Foi va faire battre Constantinople, pendant un siècle, au rythme des processions religieuses et d’une haine croissante envers les ennemis de la juste doctrine, les Latins. Pourtant, loin de désarmer l’Empire, Alexis Comnène lui offre un second souffle, puisant dans la religion les outils pour restaurer son unité et la paix publique, mandat premier des empereurs romains depuis Auguste.

– La réforme de l’Empire

Le système administratif byzantin sous les Comnènes mute par rapport à son modèle Macédonien. La raison de cette mutation est à trouver dans l’effondrement total du système pré-Comnène, les invasions ayant désarticulé une bureaucratie géante. La rationnaliser fut l’idée fixe d’Alexis qui n’a eu de cesse de faire des coupes dans les dépenses de l’administration, cette dernière ne se privant pas de faire payer les charges et extorquer de l’or à toutes les catégories de la population. Disposant en 1150 de 5.6 millions d’Hyperpères de revenu annuel et bénéficiant d’une croissance économique soutenue, l’Empire des Comnènes se trouve être de loin la plus grande puissance économique du monde européen.

Réformé, le système monétaire byzantin produit l’hyperpère, monnaie à très haute valeur elle stabilise le commerce méditerranéen. Produite en grande quantité sur la base de l’or récupéré via l’extraction ou le commerce avec les musulmans, la monnaie byzantine solde à nouveau les serviteurs de l’armée en or. La stabilité de l’hyperpère sera garantie jusqu’à la période des Anges, puis à partir de là et même après sera dévaluée selon les besoins des despotats et empires après 1204. A titre d’information, l’Hyperpère pèse sous les Comnènes 4.30 grammes dont 87% d’or, la seconde monnaie de l’Empire, en terme de valeur, c’est le Nomisma Trachy Aspron (tricéphale) fait en electrum donc un alliage d’un poids identique à l’Hyperpère et il faut trois Nomisma Trachy Aspron pour obtenir un Hyperpère. Le billon est rare et devient une monnaie de compte tandis que le cuivre se maintient, la valeur d’une pièce Hyperpère équivaut à 1728 pièces de bronze de 2 grammes.

Enfin, la petite propriété s’effrite finalement jusqu’à sa disparition dans les régions de plaine, la productivité des terres augmente, la richesse des propriétaires aussi, l’impôt rentre plus facilement et à moindre prix. Globalement, l’effort Comnène a permit l’essor d’une économie en voie de centralisation et d’urbanisation, lente et marginale, mais plus prononcée qu’au 8ème siècle. 10% de la population habite alors dans les cités de l’Empire.

– La défense de la Romanité

L’armée léguée par Basile II est sans conteste la première force du monde européen et oriental, elle déplace 42 000 combattants d’élite, des vétérans ayant une vie entière de service aux côtés du grand Basileus et quelque 150 000 combattants thématiques aux frontières. Le tueur de Bulgare a fait de son armée une puissance à la mesure de ses ambitions, la flotte byzantine aligne une force pléthorique, ayant vaincu les flottes arabes en Egée et au Levant elle est sans rival possible.

Cependant, si l’armée centrale s’accroit c’est au dépend des Thèmes, ces derniers perdent leur vivier humain à mesure que la mutation économique et sociale de l’Empire s’intensifie. Les Thèmes sont des districts militaires et civils enrôlant des conscrits, des soldats-paysans, propriétaires de leur terre, pour défendre leur région et l’Empire. Leur rôle militaire s’estompe puis disparait avec la reprise en main des régions par le centre sous Basile II et ses campagnes principalement basées sur les Tagmata, les régiments de l’armée centrale. Si le soldat paysans de 1025 est encore un fameux archer et un lancier discipliné ce n’est plus le cas en 1071. L’Empire connait un creux politique avec des empereurs négligeant, Monomaque allant même jusqu’à désarmer les thèmes arméniens forts de 50 000 hommes contre des impôts afin d’alimenter ses dépenses incontrôlées. Entre temps, les Altaiques franchissent le Danube, envahissent les territoires byzantins orientaux, les normands réalisent des principautés puis un royaume en Italie du Sud, dégageant la présence byzantine de la région jusqu’à avènement de Manuel Comnène. La réaction des Empereurs à la baisse des moyens du trésor impérial du fait de leur propre dépenses fut de diminuer les dépenses militaires, accroissant l’insécurité aux frontières et forçant les militaires à comploter pour prendre la pourpre et défendre un Empire menacé. Le premier d’être eux est Isaac Comnène, il usurpe le pouvoir en 1057 et affronte les problèmes de l’Empire tel Alexis Comnène plus tard : restauration de la discipline de fer qui faisait la valeur des troupes de Basile II, assainissement des finances, restauration des forces armées. Torturé par sa morale, l’Empereur ayant embrassé la pourpre contre ses idéaux mais pour l’Empire, regrette avoir déposé Michel VI. Isaac achève sa vie dans un monastère. Constantin X, successeur d’Isaac, s’avère être un incapable notoire, sous son règne les réformes Comnènes furent annulées et la défense de l’Empire fut si faible que l’Empire vit les cavaliers turcs franchir les portes Ciliciennes et conquérir l’Arménie. Romain IV Diogènes engagea ce qu’il restait de l’héritage macédonien vers Manzikert, une forteresse en Arménie, afin de mener la guerre chez l’ennemi qu’il croyait s’être retiré. En fait de retraite l’ennemi est tout proche et l’armée byzantine, divisée, est vaincue. Le désastre n’est pas militaire, la bataille ne coute que peu de forces à l’Empire mais prive celui ci d’un Empereur pendant le temps nécessaire à une usurpation, la défaite est politique. De Manzikert à 1081 les usurpations se succèdent et de l’Empire il ne reste qu’une partie des Balkans, Normands et Altaïques étant en marche vers la capitale. C’est dans cette situation qu’Alexis Comnène, jeune usurpateur entré dans la cité de Constantin avec quelques hommes seulement, entreprend la reconstruction d’une armée byzantine efficace et apte à sauver l’Empire.

A la place de l’armée mixte déformée et réduite à néant par ses prédécesseurs au profit des mercenaires, Alexis remilitarise la société par deux réformes clefs. La première réforme, faite sur le tas, consiste à recruter des troupes autochtones dans les régions les plus rudes de la Grèce continentale, en Epire et surtout en Macédoine, là ou la petite propriété a survécu. En outre, il mobilise les hérétiques guerriers (Bogomiles et Pauliciens) de Thrace. De plus, il engage des arméniens installés en Grèce et en Bulgarie ainsi qu’une nombreuse troupe turques. Cette première levée permet de remplumer l’armée impériale, passant d’une poignée de fidèles en armes à plus de 20 000 hommes. Engagée pelle mêle l’année même dans une campagne contre les normands déferlant sur la Grèce, l’armée d’Alexis est sévèrement battue à Dyrrachium (1081), un quart des forces combattantes y tombe. Alexis en première ligne ayant faillit être tué. Dispersée, son armée fut reconstituée après une nouvelle défaite, à deux reprises l’armée normande (qui en fait comptait fort peu de normands) réussi à vaincre les troupes byzantines. Dans cette guerre d’usure déclenchée par Alexis le temps jouait pour lui et les envahisseurs, éloignés de leurs terres, essuyant des pertes considérables, du fait de leur système de ravitaillement primitif et forcément défaillant ainsi que la mort de leur chef abandonnèrent l’épopée normande dans les Balkans, les survivants rejoignant l’Italie. L’infanterie byzantine réformée et aguerrie s’est relevée redoutable, largement supérieure à son homologue occidentale, elle s’attaque fougueusement à la cavalerie normande mais cette fameuse cavalerie venant de l’occident surclasse par ses tactiques et par son élan celle d’Alexis, dominant le champ de bataille. Successivement l’armée d’Alexis affronte les hordes altaïques et les défait, incorporant durablement à son armée des auxiliaires turcomans, remplaçant ainsi les cavaliers autochtones autrefois dédiés au soutien des cataphractaires.

Combattant en plusieurs « divisions », proches des « batailles » du monde féodal, les divisions byzantines se composent de brigades et de bataillons de l’armée centrale voir d’unités des frontières. Ces unités agissent avec discipline et cohésion, l’armée et son commandement étant extrêmement centralisé l’affrontement type en Orient s’oppose à celui d’occident. En Orient l’infanterie domine encore bien des combats, à l’exemple de la bataille de Sirmium en 1167 ou c’est l’infanterie romaine qui emporta la décision d’abord par son retour dans la bataille sur un flanc pourtant enfoncé et enfin par son avancée pour soutenir les cavaliers byzantins et latins engagés dans un affrontement incertain. L’infanterie byzantine est considérée comme un bouclier dédié à protéger la cavalerie qui réalise des charges successives sur les lignes adverses. Mais contrairement à l’occident sa valeur offensive, même face à des chevaliers, est considérable. Néanmoins, moralement le combattant byzantin n’a pas le culte du duel, de l’épopée individuelle, il n’est pas vanté pour ses mérites guerriers, ni par l’Eglise ni par ses compatriotes, au contraire.

C’est donc un soldat peu préparé à affronter les élans guerriers des occidentaux qui affronte les expéditions normandes puis croisées. L’issue du combat reposant souvent sur l’effet de choc infligé à l’infanterie (le gros de la troupe) par la cavalerie lourde (l’élite) tout repose sur le moral et la discipline. Dans bien des cas seule la discipline engage les soldats à tenir la ligne, le Basileus devant donc s’impliquer à plusieurs reprises jusqu’au cœur du combat pour donner à ses hommes une bannière morale sous laquelle combattre. Cette bannière n’est autre que celle de la fidélité et de la défense du lieutenant de Dieu sur terre dont la présence doit garantir, à coup sur, la victoire.

A la fin du règne d’Alexis l’armée mobile de l’Empire va se renforcer et atteindre entre 15 000 et 20 000 combattants dont les deux tiers d’autochtones romains. Cette restauration s’appuie sur une nouvelle structure, celle des Taxiarchia, remplaçant les lourdes tagmata macédoniennes. De gros bataillons voir des brigades font donc leur apparition. Le Taxiarches commande généralement pour 1000 à 2000 hommes groupés en deux à quatre Allengion commandés par des allagator. Le stratège, dans un sens tout antique, dirige une partie de l’armée en campagne, souvent un flanc. L’Empereur dirige l’armée aux côtés d’hommes approuvés par ce dernier, le Megas Domestikos (grand domestique) de l’armée et du Protostrator (son second). Totalisant environ 50 000 hommes en 1180, l’arme Comnène est la plus puissante armée du monde européen et oriental à cette époque. Capable de combattre en Italie, en Anatolie et dans les Balkans et de remporter des victoires écrasantes sur des adversaires techniquement inférieurs mais souvent en nombre supérieur ou égal, elle brille par son héritage romain entretenu au moins dans l’infanterie. La marine n’est pas en reste, Plus de 150 navires composent la flotte sous Manuel 1er, tenant à distance les puissances maritimes et commerciales italiennes.

En 1204 cette structure demeure bien que l’effectif soit difficile à mobiliser du fait de la faiblesse des autorités byzantines à imposer la levée des troupes. Ainsi, de la massive armée Comnène seul le tiers, le plus proche de la capitale, assemblé et équipé de bric et de broc et évidement réduit à peau de chagrin par les précédentes usurpations s’opposera sans succès aux croisés sur les murailles érigées de Théodose II. Cette situation s’est révélée possible car le système Comnène porte les germes de la grandeur et d’effondrement de cette armée restaurée. La pronoia, système introduit par Alexis et généralisé par Manuel, consistant à faire des soldats des percepteurs d’impôts avec un cadre et un plafond donné. A certes remilitarisé la société par le train de vie des militaires dotés de la pronoia, mais a aussi eu pour effet pervers de couper la population de l’Empereur en interposant des militaires envers lesquels les populations deviennent peu à peu tributaires lorsque les pronoiaires défendent leur condition sociale ou tout simplement leur vie. La régionalisation de l’Empire d’un point de vue militaire se jugule et se maitrise lorsqu’un Empereur compétent et guerrier, inspirant ses hommes, parvient à les maintenir dans le droit chemin et surtout à mener des campagnes de conquête. Les Comnènes passant de la défensive à l’offensive avant même la première croisade, le peuple et la troupe, exaltés, combattent sous les bannières des Basileus avec entrain. Mais dès l’affaiblissement du pouvoir central lors de la régence d’Alexis II l’armée a commencé à se déliter, les pronoiaires rechignant à servir, les militaires comptant sur moins d’hommes et sur des coffres ayant du mal à se remplir lâchent du terrain sur le plateau anatolien après la mort de Manuel 1er. Dès lors, la reconquête redevient une chimère alors qu’elle était à portée quelques années auparavant, la fragilité du système se reflète dans cette rupture amorcée par la mort du dernier grand Empereur Comnène.

Le pouvoir et la Foi

Surnommé le treizième apôtre par ses contemporains, Alexis Comnène incarne un Empereur investit de son mandat évangélique et apostolique. Sa lutte incessante contre les hérétiques Pauliciens et Bogomiles se fit autant par les armes, avec diverses fortunes, que par les paroles. L’essentiel du temps libre d’Alexis pendant de longes années, notamment pendant ses campagnes contre les Altaïques d’au delà du Danube, fut de promouvoir par les mots, en tête à tête ou devant des assemblées, la sainte orthodoxie face aux hérétiques. Obtenant des conversions nombreuses, souvent collectives. L’Empereur a une mission sacrée envers ses sujets mais c’est en chef d’Etat qu’il va approcher les problèmes secouant la société byzantine en réformant l’Eglise et en menant une lutte à travers tout l’Empire contre les hérésies émergeantes.

– Les principales hérésies

Les Pauliciens, inspirés par une doctrine dualiste distincte de celles des Manichéens (auxquels Constantinople les assimilaient), apparurent pour la première fois de façon structuré et autonome sur la frontière orientale de l’Empire au IXème siècle. Le contexte d’enrichissement croissant de l’Eglise Constantinopolitaine par la dévotion de ses fidèles, le passage de la fière iconoclaste et l’influence musulmane et enfin des hérésies arméniennes favorise l’apparition de doctrines séditieuses en terre romaine. C’est ainsi que, contrairement aux Manichéens qui croyaient au Mal-Matière contre le Bien-Lumière avec pour issue finale la libération des particules englouties par l’obscurité, dont la création du monde était un épisode, les Pauliciens voyaient dans le monde visible l’œuvre du Dieu de l’Ancien Testament, le Dieu et créateur du mal, tandis que le Dieu du Bien restait invisible. Leur hostilité à l’Eglise fédérait plus que leur doctrine, le refus de la hiérarchie ecclésiastique et le retour au christianisme des origines touchait toutes les couches de la société byzantine. Le corps des chrétiens, indistincts au départ, connaissait dans leur doctrine une division entre ceux qui ont une fonction administrative et ceux touchés qu’ils sont par Dieu et ayant autorité en matière de Foi. Il n’y avait pas de prêtres ordonnés, mais des prêcheurs, se réclamant des disciples de Saint-Paul auxquels ils empruntaient leur nom. Leur canon se limitait aux Evangiles et Epitres de Paul, le Christ était l’un de anges et il n’a pu être appelé fils le Dieu après sa mission sur terre. Ils ne croyaient pas en l’incarnation, mais en la réalité des souffrances du Christ sur la croix auxquelles ils n’accordaient pas de vertu rédemptrice. Comme ils ne croyaient pas au corps physique du Christ les Pauliciens rejetaient le pain et le vin de l’Eucharistie ainsi que le baptême par l’eau. Pour eux le verbe du christ, la métaphore, était la seule raison de l’usage du pain, du vin et l’eau et non un instrument de la religion. La baptême était pour eux l’Evangile, la doctrine aboutissait à un rejet total de l’Eglise officielle et, du même coup, de par leurs liens, l’autorité de l’Empereur et de l’Etat Byzantin. Il ne faut pas négliger la situation précaire des sujets de l’Empire dans la tourmente du XIème siècle. Les paysans, pris en étaux entre les hordes altaïques et les puissants propriétaires. Entre les turcs soutenus tour à tour par des traités ratifiés par des empereurs successifs tous plus incompétents que les autres et les puissants liés à l’Eglise et la cour impériale, il ne fallait pas tant pour voir les hérésies prospérer en cette fin de XIème siècle.

Le cas des Bogomiles force l’Empereur à réagir avec plus de violence. Apparue sous le règne du Tsar Bulgare Pierre et en ses terres, au Xème siècle, l’hérésie professée par le prêtre Bogomile atteint l’Asie Mineure un siècle plus tard. Infiltrée dans de nombreux monastères, l’hérésie de Bogomile atteint rapidement la capitale et s’infiltre dans toutes les couches de la société. Contrairement aux Pauliciens, touchant d’avantage les couches inférieures de la société byzantine, les Bogomiles trouvent des adeptes partout. Certes principalement dans le peuple mais aussi dans les contre-pouvoirs à l’Empereur, jusque dans sa cour et dans le Sénat de la Ville. Et pour cause, leur doctrine évolue par rapport au Paulicianisme. Ils pensent qu’autrefois il y avait un lien entre le créateur et souverain de ce monde (le monde du mal, terrestre et visible) et le Dieu suprême. Le Prince (archon) n’a pas quitté le royaume des cieux avant que Dieu ne se prenne de colère contre lui et ne le jette sur Sa face. Le ciel visible et le monde n’ont pas été crées avant la chute de l’archon. Toute chose dans notre monde est son œuvre, excepté les deux choses qui viennent de Dieu, le soleil et l’âme humaine, qu’il a dérobés quand il a quitté le ciel de Dieu. Il réussi donc merveilleusement la création jusqu’au moment où il dut insuffler l’âme dans le corps. Sur la base du Paulicianisme, les bogomiles rejettent donc l’Eglise, jugée corrompue. Ils rejettent de ce fait l’autorité impériale. Mouvement fort en vogue dans les monastères il a une prise réelle sur le peuple au début de la prise de pouvoir d’Alexis à Constantinople. Le prêcheur Basile, ayant atteint l’Empereur lui même, permit d’exposer à des représentants du Sénat, cachés derrière un épais rideau, les réalités de cette hérésie, sa contestation du pouvoir mais aussi son désir d’y parvenir et son influence jusqu’au cœur des palais impériaux.

– Un positionnement opportuniste

Démuni par l’invasion Normande, Alexis a fait appel en 1081 aux Pauliciens. L’échec byzantin à la bataille de Dyrrachium a considérable diminué la puissance du Basileus face aux hérétiques-guerriers de Thrace, conséquemment ils refusèrent de servir dans l’armée une fois de plus. Avec l’invasion des Petchénègues ils se rallièrent aux Altaïques et remportèrent la victoire de 1086 contre l’armée impériale. D’abord faible, Alexis tente de convaincre par la théologie les adeptes du Paulicianisme à abjurer leur Foi, réelles les conversions furent insuffisantes. L’alliance avec les Coumans permit de rétablir l’équilibre en introduisant un autre peuple nomande dans la guerre balkanique qui se livrait alors. Les romains alliés aux coumans écrasèrent une première fois les Petchenègues en 1091, assurant la stabilisation des zones occupées par chacun et la soumission graduelle ou la fuite des Pauliciens dans le nord des Balkans. Les Bogomiles en revanche, plus difficilement identifiables, furent recherchés dès l’apparition et la condamnation à mort du mystique Basile. A Constantinople, à l’instigation de l’Empereur, la mise à mort par le buché fut utilisée comme moyen de déterminer qui était ou non un véritable Bogomile. La chasse aux sorcières fut tintée de ruse puisque une partie des buchés avaient été surmontés d’une croix, d’autres sans croix. Ceux qui avaient abjuré publiquement par leur choix de mourir sous la croix furent relâchés, les autres, la grande masse des condamnés, demeurèrent en prison, visités par des ecclésiastiques afin de les convertir, chose qui fut aussi difficile que peu productive. Cette purge amena au règne de la terreur dans de nombreux endroits, mais aussi à la reconnaissance, à Constantinople, de vertus que le Basileus semblait incarner, la tempérance et le sens de la Justice notamment.

– La réforme de l’Eglise

Alexis 1er instaure également une nouvelle hiérarchie au dessus de la hiérarchie traditionnelle. Sa réforme de 1107 est suffisante pour marquer un tournant nouveau dans les relations entre l’Etat et le Patriarcat de Constantinople. Il juge, dans sa lettre, l’Eglise via ces termes « insouciance, incurie ». Selon lui, le Verbe divin a manqué aux autorités religieuses, elles échouent parce que les prêches, la relation directe avec les fidèles, à été négligée. Les termes, forts, justifient la main mise de l’Etat sur l’Eglise byzantine. Le fond de l’affaire, c’est que le clergé, enrichis à l’excès, s’est préoccupé de choses matérielles avant de choses divines. Il s’est détourné de sa mission première, celle de soutenir moralement et d’éduquer le peuple, pour se complaire dans le luxe. La situation a permit l’émergence des hérésies et leur progression dans un peuple visiblement sous éduqué sur un plan théologique. Sa nouvelle législation sera donc à la hauteur des périls qui menacent la maison de Dieu et l’Empire. La méritocratie et la fonctionnarisation des clercs est décrétée via la création d’un ordre de prêcheurs (didascales – maitres d’école), le versement de salaires aux prêtres et échelons supérieurs de l’Eglise, en soutenant les plus vertueux et en rabaissant ou rejetant les corrompus. Elle aussi l’Eglise de Constantinople subit une purge, plus douce dans sa forme, plus massive dans son fond.

Selon un auteur contemporain : « Ils auront l’œil sur les quartiers, ne se bornant pas à enseigner le peuple et à proposer à tous le bien, mais encore en réprimant ceux qui mènent une vie peut-être scandaleuse, tantôt par des conseils, du fait qu’ils sont capables de persuader, tantôt par des rapports très saints au Patriarche, qui en référera lui-même à ma majesté ou encore à ceux qui exercent leur autorité dans la capitale quand naturellement l’affaire requiert le bras et l’autorité de l’Etat. »
En d’autre terme, agissant telle une police de la conscience et des mœurs, éduquant et réprimant, les prêcheurs deviennent via le soutien incontestable et durable de l’Etat des fonctionnaires aux ordres, fanatiques et bien souvent parvenant à coup de ruse et d’audace, de soutien impérial et de prêches à inverser la tendance du délitement de la Foi dans l’Orient Romain. En outre, l’enseignement passe intégralement et pour longtemps dans les mains de l’Eglise, de même l’intervention des laïcs, parasitant et investissant des monastères pour s’en approprier les fruits produits par les moines est vivement combattue, la puissance monastique dans l’Empire est restaurée et avec elle sa discipline et son autonomie vis à vis des laïcs.

L’Eglise atteint un degré d’organisation jamais égalé en Orient. Sous l’autorité restaurée des Basileus, le Patriarcat de Constantinople renait et s’insère dans la politique générale des Comnènes. Pour autant, se cachent les fissures qui plus tard se révèleront, après 1204. En premier lieu une autorité religieuse directement indexée sur celle de l’Empereur. En second un monachisme prospère altéré très rapidement sous les Anges par des laïcs désireux d’en obtenir les bénéfices. Enfin, la ferveur religieuse, l’unité du Patriarcat voir la Foi elle même s’estompe lorsque plus rien ne semble tenir la population sous éduquée, la chute de Constantinople en 1204 annonce la régionalisation temporaire du pouvoir spirituel.

  1. La reconquête

En 1081, l’Empire byzantin est faible politiquement, extrêmement vulnérable militairement et ruiné financièrement. Pour faire face, Alexis Ier Comnène déploie des trésors d’ingéniosités, s’il parvient à reprendre pieds à Nicomédie, c’est bien la victoire des croisés qui ouvre le chemin de la reconquête. Cette reconquête est souhaitée par tous à Constantinople. Pour des raisons évidentes, l’Anatolie est le cœur de l’Empire, le premier poumon militaire, fournissant de nombreux soldats à l’armée impériale. Si l’Anatolie est le réservoir humain de l’Empire, elle a été durement éprouvée par les guerres civiles et extérieures et désarmée par l’abandon du système thématique. Ainsi, les populations, démunies, se sont rangées sous la protection de chefs turcs qui après les raids et la conquête de l’Anatolie profitent du territoire et en tirent par le Djizia (impôt sur les chrétiens) d’assez confortables rentes, les conversions opportunistes apparaissent très tôt, mais globalement ce régime fiscal est fort peu contraignant comparativement à celui des Basileus. La rupture morale des anatoliens sera consommée en 1180, à la mort de Manuel et l’abandon des conquêtes faites sur le plateau, provoquant l’assimilation progressive mais inévitable des vaincus face aux vainqueurs. Encore limitée en 1204, cette conversion se fait là ou s’établissent les chefs, là ou leur pouvoir et influence culturelle est réelle. C’est la peste noire qui achève la conversion de l’Anatolie par le remplacement de millions de morts hellénophones par des migrants altaïques. La reconquête du plateau a toujours été un impératif pour les Comnènes, même si ce projet s’est avéré chimérique il fut vivace et anima les armées impériales pendant un siècle.

– La contre offensive à l’ombre de la première croisade

La première croisade fut un malentendu pour l’Orient et une expédition aventureuse et riche en débouchés pour l’Occident. A la racine de l’histoire, la demande faite par Alexis 1er à un noble occidental présent à Constantinople d’obtenir le recrutement de mercenaires francs bien armés, frais et endurcis. Le résultat fut que le Pape se saisit de l’occasion pour promouvoir une politique qu’il méditait déjà : l’action armée en terre sainte afin d’en libérer le passage interdit aux chrétiens. Cette stratégie s’inscrit dans une volonté de reconquête du « monde chrétien » tel qu’il existait avant le 7ème siècle. Ainsi, l’appel de Clermont résonne partout et les croisés, de toute condition, s’élancent vers la terre sainte par la terre. Celle des pauvres échoue ou plus exactement réussi (ils trouvent Dieu et le martyr) mais s’avère une catastrophe pour les croisés de basse extraction morts sur les plains de Nicée face aux turcs. D’autres colonnes de pauvres sont refoulées à la frontière par les Hongrois et les Romains, attestant du comportement anormal de ces hordes fanatisées se jetant le long du Danube jusqu’à Constantinople. Les massacres de divers personnes dont des juifs alors sous protection des Eglises chrétiennes. Celle qui va réussir est celle des barons, la croisade des nobles va réussir par son organisation et la solidité de ses membres alliée au soutien logistique et aux reconnaissances ainsi qu’aux conseils des byzantins.

Le premier choc est une rencontre, ou plutôt des rencontres entre l’Empereur et les chevaliers venu par groupe, petit à petit, en situation d’infériorité ponctuelle face à Alexis 1er. Celui ci se montre tour à tour orgueilleux puis proche de ces guerriers, jouant du faste et de sa proximité physique il rend magnifiquement à l’occident sa réalité à savoir celui d’un monde pauvre et finalement en position de faiblesse face à l’Empereur d’un Empire lui même aux abois. Mais il faut nuancer cette faiblesse, tout au long de la première croisade l’armée n’aura de cesse de se restaurer et finalement alignera deux dizaines de milliers d’hommes bardés de fer et d’or dans sa seule armée mobile à la fin du règne d’Alexis 1er, la reconquête aurait eu lieu tôt ou tard, la croisade économise le sang des romains et ceux ci le savent, en tirent parti même s’ils ne comprennent pas le concept de guerre sainte (la sainteté de la cause n’excuse par le meurtre mais tolère le martyr).

Franchissant le Bosphore, les croisés assiègent Nicée mais ce sont les byzantins, par leur ruse, qui entrent les premiers dans la cité, sécurisent de fait les plaines de la région et ouvrent ainsi la voie à leur domination restaurée sur l’Anatolie occidentale. Les croisés, forcés de prêter hommage une seconde fois (cette fois ci les chefs principaux comme de second rang) à l’Empereur, celui ci bénéficiant du trésor des musulmans accumulé à Nicée. Antioche est progressivement à portée de main. Mais les croisés, affamés par une logistique désormais trop lointaine, trop pauvres pour payer les magasins de l’Empereur lorsqu’ils arrivent, finissent par piller la région toute entière, ne prenant pas Antioche de force et de suite. Se retrouvent incapable de fournir l’effort hivernal nécessaire, la région étant dépourvue de nourriture une famine s’installe dans les rangs francs lors du siège comme parmi la population rurale du nord de la Syrie. L’armée romaine orientale finit par apparaitre en Cilicie après avoir récupérée la côte, Ephèse, Smyrne et le Taurus reviennent aux byzantins. Mais le général Tatikios, officier byzantin réputé, chassé par les francs lors du siège avec son Etat-major lors d’intrigues au sein de l’expédition, n’approche pas. Il laisse les francs devenus entre temps assiégés et non plus assiégeants (puisqu’ayant saisit la cité d’Antioche sans dommage notable) dans une situation désespérée du fait de rapporteurs francs ayant fuit l’expédition à temps. L’issue étant en théorie connue d’avance, pourquoi risquer l’armée envoyée vers Antioche ? A la grande surprise de tous les protagonistes, musulmans et francs comme byzantins et arméniens, la place survit grâce à une sortie victorieuse qui culbute par sa charge les assiégeants.

La victoire étant acquise et la rupture étant consommée, Antioche entre dans le giron des futurs Etats Latins d’Orient et non dans le domaine de l’Empire. Alexis tente en vain de s’emparer d’Antioche mais ses troupes échouent en Cilicie et sont repoussées, les normands tentent un nouveau débarquement sous l’impulsion de Bohémond, propriétaire de fait d’Antioche. L’effort pour Antioche dure une décennie et consomme lors d’affrontements fratricides les chances de remonter sur le plateau anatolien sous Alexis 1er. Cette rupture est le début de la défiance qui va s’accroitre au fur et à mesure des années entre constantinopolitains et croisés. Au point ou la guerre finira par s’imposer dans les relations entre ces derniers, tumultueuses et faites de revirement pour les besoins des croisés comme des byzantins.

La coopération et la création d’une sphère byzantine sur les Etats Latins d’Orient va s’imposer sous Jean et culminer sous Manuel avec une subvention régulière du Royaume de Jérusalem et la vassalisation d’Antioche. L’unité des croisés avec les byzantins sera la clef jusqu’à Hattin de la défense des Etats Latins d’Orient.

– La reprise en main de l’Anatolie

La reprise de l’Anatolie occidentale débute par une véritable marche triomphale, l’armée byzantine ne rencontre qu’une opposition modérée, la victoire de Philomelion en 1116 permet de sécuriser un temps les positions prises par Alexis sur ses adversaires turcs. A ce stade, il faut compter sur deux puissants dirigeants turcs en Asie Mineure et de nombreux chefs de guerre, l’armée byzantine semble sur le point de réaliser une incursion jusqu’à Ancyre ou Iconion, mais la mort d’Alexis 1er précipite un premier replis et de nouvelles incursions turques en terre romaine. A ces périls, Jean II va remédier en profitant de la restauration financière et économique de l’Empire pour recruter de nombreuses troupes et acquérir de nombreuses places sur la façade nord du plateau et sur le plateau dans sa partie occidentale. Installé sur ces terres le Basileus doit néanmoins reporter ses offensives car sur le Danube la menace Hongroise et Altaïque redouble de violence et l’Empereur doit livrer campagnes pour les stopper. Smyrne s’enrichie au contact des turcs, ceux qui rédigeraient les routes commerciales vers l’Anatolie et font paradoxalement prospérer l’Empire d’Orient. Trébizonde sur le Pont, Smyrne en Egée et Constantinople sur le Bosphore, tant de débouchés qui reprennent vie, l’invasion Mongole achèvera la transition et coupera définitivement la route de Bagdad, tuant le commerce d’Antioche et des cités de Palestine. A cette situation commerciale coïncide la situation démographique, l’Empire est plus densément peuplé chaque année, sa force vive se décuple et sa population rurale mais aussi urbaine explose, l’extension des terres va durer jusqu’à l’aube du 14ème siècle et assurer à l’Empire et son centre des rentrées fiscales considérables. Néanmoins, là encore la situation est complexe pour l’Empereur, désormais Smyrne (Anatolie Occidentale) et Trébizonde profitent et assurent un commerce croissant avec l’occident, en couple avec cette division des débouchés de la route de la soie coïncide la prospérité de ces régions et les difficultés de communications avec ces dernières, assurant aux magnats et stratèges locaux une autonomie croissante qui ne sera pas pour rien dans la survivance de l’Empire après 1204 à Nicée et à Trébizonde et en Crimée. Elle sera aussi la cause de l’usurpation Comnène de 1204 et la rapacité des génois sur le Pont et en Anatolie Egéenne.

La prospérité de l’Anatolie est également due aux occupants parce que ces derniers, trop archaïques et décentralisés ne peuvent imposer les romains comme les basileus, la population bénéfice donc d’un retour de la petite propriété, de l’accroissement de la production et de l’extension des cultures. Les turcs repeuplent des régions autour d’Iconion et fondent deux pôles culturels et politiques, assimilant les premiers convertis. Souvent des hérétiques dans les premières années les convertis deviennent peut à peut des gens souhaitant obtenir une imposition encore plus faible en évitant par leur ralliement à l’Islam la taxe associée aux non musulmans. A terme, des dizaines de milliers de grecs se seront convertis lorsqu’en 1180 l’Empereur Manuel 1er sera décédé. Mais c’est encore une goutte d’eau en 1204 ou des millions d’hellénophones vivent encore en orthodoxes fidèles à l’Empire, la terre anatolienne demeure jusqu’à la peste noire terre d’Empire occupée. le remplacement des populations décimées par des migrants turcs permettra une recomposition du territoire et l’assimilation rapide des grecs survivants du plateau, repoussant les hellènes sur les côtes tant du fait des guerres incessantes qu’une marginalisation aboutissant à la domination des turcs sur toute l’Asie Mineure.

– L’échec final

La fin de l’épopée des Comnènes coïncide avec la mort de Manuel 1er. Son règne, tragique, illustre la dispersion des moyens byzantins, rarement investis dans cette proche reconquête qui tendait les bras à Alexis et surtout Jean. Au contraire, l’expédition Italienne fait miroiter à Manuel la reconquête de l’Italie du Sud et la vassalisation du Pape et avec lui la protection effective de l’Empire sur toute la bote italienne face au Saint Empire Germanique. Mais ses victoires furent nombreuses et malgré des défaites cinglantes en Italie il assure la domination et la centralisation de terres slaves à travers les Balkans, consolidant ses arrières il finit par se ruer tardivement en Anatolie et échoue en 1176 à Myriokephalon lors d’une embuscade qui casse le moral byzantin (surtout des populations sous le joug turc) déjà fragile, l’espoir de la reconquête s’évanoui et les frontières issues de la quatrième croisade illustres l’état de fragilité de la défense byzantine qui s’évanoui peu à peu à la suite de la mort du grand empereur Manuel. Et pourtant, les turcs subirent des pertes aussi lourdes que les romains en 1176. Par ailleurs, en 1180 l’essentiel des pertes territoriales issues de 1176 ont étés comblées, à terme rien n’aurait pu empêcher la reprise d’Ancyre. La reprise des expéditions était urgente et la victoire à portée, mais la situation politique trouble lors de la régence d’Alexis II puis le règne dévastateur d’Andronic et finalement le règne sous saveur de Isaac II a achevé la grande idée byzantine, celle d’une reprise effective des terres perdues, d’Ancyre à Ani et de cette ville à Antioche.

  1. La renaissance byzantine

Nous avons tous entendu : « C’est Byzance ». Et si Byzance pouvait se comparer à un pays contemporain il s’agirait de la Thalassocratie américaine, à son apogée, via sa flotte, sa démographie et ses productions elle pouvait aligner des centaines de navires, des dizaines de milliers de marins en armes, détenait le commerce méditerranéen et sur terre assurait la paix et la prospérité à des dizaines de millions de chrétiens et de juifs. Cet empire a vécu, il date de Justinien. Après lui et surtout après 641 le monde oriental a été bouleversé par les guerres, la décentralisation militaire opérée au 7ème siècle a fait place au centralisme absolu sous les Comnène alors même que la richesse se mit à se répartir plus équitablement et le centre à perdre en vitesse au profit de la périphérie. Le système Comnène a permit, grâce à de lourds investissements dans les manufactures d’Etat, désuètes ou tout simplement insuffisantes, la hausse de la production de textile dont la soie a été décuplée, la production de biens manufacturés a redonné une seconde vie aux cités et celles ci prospèrent. L’Empire avant la quatrième croisade est certainement plus riche qu’il n’a jamais été de toute son histoire.

– Une économie à la croisée des chemins.

La soie se produit dans le Péloponnèse, à Thessalonique ou une grande communauté juive s’y rattache, en assurant la production et la revente. Constantinople et ses nombreux ateliers, l’Asie Mineure Egéenne évidement. Le bois est abondant, le fer et l’or également du fait d’un commerce encore favorable à l’Empire et la présence en ses frontières de mines d’or dans les Balkans. La restauration monétaire effectuée par Alexis 1er permet une stabilisation des cours, la frappe de millions d’hyperpères et une multiplications et investissements étatiques et privés, de l’étranger, à l’étranger ou plus généralement sur le sol Impérial. La population byzantine coute cher à l’emploi et pour prospérer se spécialise, chaque région à ses spécificités et s’intègre dans un marché commun harmonieux, au bénéfice croissant de la périphérie. Pourtant tout n’est pas doré et pourpre, la situation du monde romain est compliquée par l’incursion sur le marché byzantin de denrées importées d’Italie, les marchands vénitiens commercent sous des taxes plus faibles que celles imposées aux marchands et donc aux produits romains. A ce jeu, l’empire s’essouffle dans son développement et donne des signes inquiétants de dépendance au marché italien. A terme, en 1300, l’Empire n’aura plus les capacités de production requises et ne sera plus qu’un site de consommation soutenu par sa seule croissance démographique et donc par son agriculture. La lutte commerciale entre Constantinople et les républiques marchandes a été perdue sous Alexis lorsqu’il a fallut pactiser avec les Vénitiens, mais dès l’invasion arabe la puissance économique byzantine a perdu sa splendeur et sa domination absolue sur les échanges n’était plus de mise. En 1204, plus que jamais l’Empire dépend de l’Italie, malgré les turbulences vécues sous Andronic et sa tentative avortée de restaurer une économie impériale autonome au dépend des latins. La chute de l’Empire octroie une part de lion aux vénitiens qui planifient et font exécuter leur plan par les guerriers de la quatrième croisade, il faudra attendre l’Empire Ottoman pour que Venise perde ses conquêtes orientales et sa superbe.

– La chute de l’Aigle

La mort d’Alexis II et l’arrivée d’Andronic 1er met en lumière la capacité du centre à renouveler sa tête par des hommes capables ou du moins suffisamment ambitieux pour prétendre à la pourpre. Le système ne veut pas mourir, mais Andronic est prêt à lui donner le coup de grâce à l’aide de réformes de choc. En premier lieu il instaure une réforme draconienne de l’administration avec la réduction de la pronoia, la mise à mort de corrompus (parfois lynchés par la foule), les administrateurs craignent l’Empereur autant qu’ils le haïssent. L’armée perd beaucoup de cadres, jugés corrompus ou tout simplement menaçant pour Andronic. Enfin celui ci désire, dans un cadre plus large, restaurer le système Macédonien, plus stable et adapté que le système imposé par ses prédécesseurs Alexis, Jean et Manuel. Son programme échoue lamentablement, par sa radicalité et ses attaques tout azimuts il s’aliène l’Empire et l’Europe toute entière en massacrant les Latins de Constantinople. Sa guerre commerciale avec Venise tourne au désavantage de l’Empire qui est définitivement brisé en 1204 par la machination Vénitienne.

– La fin avant la fin.

La conquête de Constantinople ne marque néanmoins pas la fin de la romanité, cette dernière subsiste ailleurs. Constantinople perd ce que Thessalonique, Nicée et Smyrne gagnent. L’Empire c’était la paix, désormais chaque Despotat issu de l’Empire Universel livre une guerre féroce à ses concurrents et forge des économies autonomes, concurrentes et performantes, toutes liées à l’occident comme à l’Orient et cherchant à contrer les républiques marchandes. Lorsque Michel VIII entre dans Constantinople, il comprend probablement que sa perte a entrainé plus qu’une simple perte de prestige, Venise a colonisée commercialement un Empire branlant qui désormais va être le champ de bataille entre républiques marchandes, la cible de croisades et des assauts turcs, slaves et autonomistes. La construction Comnène va durer jusqu’en 1453, réformée au fur et à mesure pour assurer la continuité et l’adaptation du modèle ici exposé. Source d’inspiration pour les peuples qui l’on côtoyé, l’Empire Byzantin et surtout pendant la période Comnène assure à l’Empire un siècle de rayonnement sans bornes ou presque.

Sources :

– Alexis 1er Comnène (Elisabeth Malamut).

– Le monde Byzantin II (Travail collectif sous la direction de Jean Claude Cheynet).

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s